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Par Stéphane VAN GELDER Par Stéphane VAN GELDER
stephane.vangelder@domainesinfo.fr
Actualité
Publié le mercredi 28 juin 2006
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Goûter sans payer


Le domain tasting, enregistrer des noms pour les relâcher très vite sans les payer, fait enfin l'objet d'une discussion officielle au sein de l'ICANN. Plusieurs solutions sont proposées, mais aucune décision hâtive ne sera prise.

 
C'est une première. Jamais un atelier sur les nouveaux modèles économiques liés au marché du nom de domaine n'avait été organisé lors d'une réunion ICANN. A Marrakech le sujet (l'atelier était baptisé domain name marketplace) a enfin été abordé.

En coulisse, la problématique de l'exploitation des règles de suppression d'un nom a déjà été au centre de nombreuses discussions. Mais le discours officiel de l'ICANN sur le sujet restait plutôt vague (voir la fin de cette interview accordée à DomainesInfo.fr par Paul Twomey en juin 2005).

Le phénomène prenant de l'ampleur, il est devenu impossible de l'ignorer. Le premier but de l'atelier de trois heures organisé à Marrakech : expliquer et identifier différentes pratiques :
  • La "monétisation" du nom de domaine. Il s'agit d'un secteur d'activité relativement récent qui fait la fortune d'une catégorie de gens surnommés les domainers. Ces derniers pistent les noms à fort potentiel de trafic pour générer des revenus en pay per click. Les noms pointent vers des pages de liens sponsorisés. Chaque click sur un de ces liens est payé au gestionnaire du site en question.
  • Le domain tasting ou l'art de goûter (to taste en Anglais) à un nom sans le payer. C'est LA question du moment et elle porte sur ce que certains perçoivent comme un détournement de la période add-grace. Pour résumer, lorsqu'un registrar enregistre un nouveau nom, il a une période de grâce de 5 jours avant de devoir le payer. Certains en profitent pour enregistrer des centaines de milliers de noms, les tester pour voir s'ils génèrent du trafic et donc s'ils ont une valeur, puis ensuite ne payer que ceux qui sont intéressants.
  • La reprise des noms expirés. La confusion est facile entre le domain tasting, qui concerne des noms à peine créés qui redeviennent disponibles parce qu'ils ne sont pas payés, et les système de reprise automatique de noms qui sont arrivés à expiration normalement à la fin de leur cycle de vie.

Surcharge chez les registres

Pardonnez le jeu de mot douteux, mais le domain tasting n'est de toute évidence pas au goût de tout le monde. "Nous ne nous posons pas la question de savoir si c'est un abus du système ou s'il s'agit d'une exploitation intelligente et imaginative des règles existantes," a dénoncé le représentant d'un registrar américain pendant l'atelier. "Si le domain tasting nous pose problème, c'est avant tout parce qu'il altère l'image de notre industrie auprès de nos clients. Ces derniers ne comprennent pas qu'on puisse prendre des noms et les relâcher sans les payer, surtout lorsqu'il s'agit de noms qu'ils convoitent."

Si le domain tasting ne plaît pas aux registrars, il n'est pas non plus très bien vu par les registres. "L'usurpation de la période add-grace surcharge nos systèmes car ils n'ont jamais été conçus pour ça," a expliqué David Maher de PIR, le registre du .ORG. "Nous voyons actuellement des registrars enregistrer en masse et laisser tomber 99% des noms à la fin de la période add-grace ! Pour l'instant, nos systèmes tiennent le coup. Mais si le phénomène continue à s'amplifier, cela pourrait devenir problématique."

Seulement 18 professionnels du domain tasting

Une analyse rapide de l'activité des registrars accrédités par l'ICANN permet de prendre toute la mesure du phénomène. "Nous nous sommes penchés sur les chiffres de Verisign, le registre du .COM et du .NET, du 1 au 31 mai 2006," a détaillé Jothan Frakes, le modérateur de l'atelier. "Sur cette période, 616 registrars ont enregistré au moins un nom :
  • 502 d'entre-eux, soit 81%, ont utilisé la période add-grace.
  • 322 de ces registrars ont relâché plus de 5% des noms qu'ils avaient enregistrés.
  • 87 registrars ont enregistré le même nom plus d'une fois (ndr : le nom a donc été enregistré, relâché pendant la période add-grace, puis réenregistré – les américains ont surnommé cela le domain rolling ).
  • 38 600 noms ont été enregistrés plus de 6 fois pendant cette période.
Et au final, seulement 18 registrars sont responsables de 98,1% de ce type d'opération."


Le constat final est important : il n'y aurait aujourd'hui que 18 acteurs majeurs du domain tasting. Reste qu'ils enregistrent un nombre phénoménal de noms qu'ils ne payent jamais, mais qu'ils parviennent quand même à bloquer, en profitant de la période add-grace.

Que faire ? "Ce n'est pas le rôle du conseil d'administration de l'ICANN d'inventer une solution à ce problème," a répondu Vint Cerf, le président de l'ICANN, lorsque DomainesInfo.fr l'a interrogé sur cette question avant l'atelier. "La solution doit venir de la communauté des registrars et de registres. Il leur faut travailler ensemble pour la trouver."

Avoir plusieurs catégories de noms ou taxer tous les enregistrements ?

Certains penseront sans doute que l'ICANN refuse ainsi de se mouiller. L'analyse est sévère. En effet, il ne suffit pas de supprimer la période add-grace, comme certains l'ont suggéré, pour régler le problème.

D'abord parce que cette période a été instaurée pour répondre à une problématique réelle pour les registrars, celles des impayés ou des erreurs d'enregistrement qu'il faut pouvoir corriger. Ensuite parce que des solutions aussi drastiques génèrent généralement plus de problèmes que de solutions.

Néanmoins, les registrars et les registres planchent sur la question.

Les premiers proposent par exemple des périodes d'enregistrement de moins d'un an. Des périodes d'essais en quelque sorte qui permettraient de mesurer l'utilité d'un nom sans trop s'engager financièrement.

Une autre idée porte sur la création de deux catégories de noms. Une catégorie 1 pour les noms "réels" comme ceux qui existent aujourd'hui. Et une catégorie 2 pour des noms "fantômes" avec un enregistrement valable uniquement un an, annulable et remboursable à tout moment pendant cette période de 1 an, avec une utilisation limitée (ils ne pourraient être pointés que vers une page de liens sponsorisées). Des noms qu'il faudrait transformer en catégorie 1 (et donc payer au prix normal) pour réellement pouvoir les utiliser. Ceux qui proposent cette solution expliquent qu'elle permettrait ainsi aux "goûteurs de noms" de le faire sans risque pour ensuite les faire rentrer dans le système puisqu'ils passeraient en catégorie 1 les noms qu'ils souhaitent garder parce qu'ils génèrent du trafic.

Du côté des registrars, on cherche surtout à limiter les abus. Ainsi le nouveau contrat du .NET et la proposition de contrat du .COM devraient permettent à Verisign de facturer un registrar à l'origine de volumes d'enregistrements "disproportionnés" et ensuite annulés. D'autres registres, comme PIR, souhaitent demander à l'ICANN le droit de garder une "taxe d'enregistrement" y compris pour les noms relâchés pendant la période add-grace…


Points essentiels de l'article


•  Domain tasting.
Cette pratique permet de profiter d'une période de grâce de 5 jours accordée aux registrars pour déposer des noms gratuitement, les tester, et ne garder que ceux qui génèrent vraiment du trafic. Le domain tasting contourne une disposition comptable du contrat des registrars et surcharge les systèmes des registres.

•  Peu de professionnels.
Le domain tasting fait plus en plus parler de lui car chaque mois, ce sont des centaines de milliers de noms qui sont ainsi goûtés puis relâchés. Pour autant, il n'y aurait qu'une petite vingtaine de professionnels du domain tasting en activité dans le monde.

•  Pas de solution hâtive.
Les registres et les registrars tentent de trouver des solutions aux problèmes générés par le domain tasting. Mais pas question pour l'ICANN de donner un grand coup de volant et de simplement supprimer la période de grâce de 5 jours sans avoir d'abord mesuré les possibles effets secondaires d'une telle décision.



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