CentralNic, basée en Angleterre, se refuse à accepter un système de nommage unique et vise à proposer à ses clients un autre choix, via 18 extensions alternatives. Est-il viable ? Nous avons posé la question à son fondateur, Steve Dyer.
Steve DYER, Fondateur du registre alternatif CentrlNic
Il y a toujours eu des insatisfaits de l’actuel système de nommage sur Internet, le DNS. Des gens qui lui reprochent sa structure, voir son élitisme. Qui regrettent de ne pouvoir choisir eux-mêmes leurs extensions, au lieu d’être contraints d’utiliser celles imposées par une gouvernance hautaine. Qui n’apprécient pas de ne pouvoir réserver les noms qu’ils souhaitent parce que ces derniers sont déjà pris par un autre, pour des raisons légitimes ou non.
Certains de ces insatisfaits ont choisi d’agir. Steve Dyer en fait partie. Personnage controversé, cet Anglais fait indéniablement partie des pionniers du DNS. Dès 1994, il crée NomiNation dans le but de commercialiser une extension alternative, le .UK.COM, pour rivaliser le .CO.UK, alors proposé en tarif « registre » (en quelque sorte le prix de « gros ») à environ € 300 l’annuité ! NomiNation est alors positionné par son fondateur comme « le premier registre indépendant sur Internet ».
L’idée d’exploiter l’actuelle structure du système DNS pour ouvrir d’autres possibilités va faire son chemin. En avril 2000, NomiNation devient CentralNic. Dyer et son équipe achètent d’autres domaines susceptibles d’être commercialisés comme des extensions à part entière. Bien que Dyer ne souhaite pas donner de chiffres précis, début 2002 ses dossiers de presse revendiquent plus 90 000 noms enregistrés.
Pour assurer son succès, Dyer oriente tout naturellement CentralNic vers les zones où des règles strictes rendent les enregistrements plus difficiles. Il va même jusqu’à anticiper le .EU en commercialisant le .EU.COM.
Dyer connaît parfaitement le monde du nommage. Membre de comité d’administration de Nominet, le registre britannique, il participe régulièrement aux réunions de l’Icann et du Ripe (l’organisme en charge de la gestion des réseaux IP européens). Son approche souvent très pragmatique donne parfois des solutions innovantes, comme l’étonnant système de contestation mis en place avec la collaboration de l’OMPI pour CentralNic - à découvrir dans son interview. Et son sens de l’humour typiquement british ne l’empêche jamais d’envoyer quelques piques à « l’establishment » du DNS.
Si les extensions alternatives de Dyer ne font pas toujours l’unanimité, ses détracteurs ne peuvent nier la solidité technique du système mis en place par l’entrepreneur britannique – le seul système alternatif à reposer à 100% sur l’actuel DNS. Là où d’autres tentatives (la plus célèbre étant bien entendu celle de NewNet, aujourd’hui arrêtée) nécessitaient l’installation d’un petit programme (plug-in) ou autre astuce pour fonctionner, Dyer propose des noms de domaine réellement « plug-and-play ».
Combien de personnes travaillent pour CentralNic, combien de noms avez-vous enregistré… ?
Nous avons environ 20 employés. Nos bureaux sont à Londres. Nous avons démarré en 1994 avec une société qui s’appelait NomiNation et qui est devenu CentralNic lorsque notre activité est devenue internationale.
Nous sommes donc là depuis longtemps. Plus longtemps, par exemple, que l’Afnic (ndr : le registre français) ou Nominet.
La gestion d’un registre implique une importante infrastructure technique. Pouvez-vous nous décrire la votre ?
Vous proposez actuellement 18 extensions alternatives. Lesquelles sont les plus populaires ?
Le .UK.COM, probablement parce que c’est aussi la plus ancienne de nos extensions. Pour les autres, les critères de popularité sont parfois surprenants.
Au lieu de créer vos propres extensions alternatives, pourquoi ne pas avoir demandé la création d’une nouvelle extension aux instances dirigeantes ?
Je l’ai fait. A l’époque de nos débuts, le tarif qui avait été annoncé pour l’enregistrement d’un nom de domaine en Angleterre était de £ 200 (environ € 300). Je trouvais ce tarif trop élevé et je cherchais donc une alternative.
J’en ai parlé à John Postel, qui est universellement considéré comme le père de l’Internet. Il m’a dit « Steve, vous devriez lancer le .UK.COM pour donner aux gens un autre choix que le .CO.UK. »
A partir de cette suggestion, nous avons pensé que la meilleure solution était d’utiliser l’actuel système DNS pour créer des extensions alternatives qui ne seraient ainsi pas dans les mains de ce qu’on pourrait appeler des « monopoles officiels ».
Après avoir monté votre registre alternatif, êtes-vous toujours intéressé par la gestion d’une nouvelle extension ? Seriez-vous prêts à la suggérer à l’Icann ?
Nous l’avons fait à plusieurs reprises. Nous avons, par exemple, demandé la création d’un .TEL. Mais nous n’avons jamais obtenu l’autorisation de l’Icann.
De toute façon, je ne suis pas persuadé que des nouvelles extensions soient nécessaires. Si on analyse les nouvelles extensions qui ont déjà été lancées, sans parler d’échec, elles n’ont pas obtenu le succès attendu.
L’activité de CentralNic n’est-elle pas de créer de nouvelles extensions ? Nous donnons aux gens d’autres choix, en effet.
Il y a eu, par le passé, d’autres tentatives de création d’extensions alternatives. A votre avis, pourquoi votre système a-t-il réussi là où d’autres ont échoué ?
Justement parce que ce n’est pas « mon » système. Nous utilisons des noms de domaine tout à fait standard, intégrés à l’arbre de nommage sur Internet, qui fonctionnent exactement comme tous les autres noms de domaine. Or ceux qui ont essayé de créer d’autres extensions alternatives sont passés par des systèmes qui ne respectaient pas les règles de nommage en vigueur.
La gestion d’une extension passe également par un aspect juridique, ou au moins de règlement des litiges. Avez-vous une procédure de règlement des litiges ?
Tout à fait. Nous avons d’abord essayé d’intégrer le système de contestation de l’Icann (ndr : l’UDRP). Mais ce système nous a donné des problèmes. Le premier étant qu’il ne permet pas de tenter un règlement « informel » du litige.
Donc, à partir du moment où on rejoint le système de l’Icann, on rentre dans un processus juridique important et cher. Nous en avons beaucoup discuté avec l’OMPI et nous avons établi avec eux un système qui reprend la plupart des bons côtés de l’UDRP, mais auquel nous avons ajouté en préambule un service de médiation informel.
Car si nous arrivons à parler à la personne qui a « tenté sa chance » en enregistrant le nom pour lui proposer notre aide dans la résolution du litige, nous avons constaté que dans environ 80% des cas, on ne va jamais jusqu’à la bataille juridique.
Et si cette négociation à l’amiable ne fonctionne pas, nous pouvons alors nous rabattre sur un système de contestation qui est géré par l’OMPI.
Expliquez-nous comment un tel système, basé sur la négociation, peut-il s’intégrer dans le cadre plus juridique d’une procédure de contestation ?
La négociation sert de précurseur à la procédure de contestation. Les intéressés peuvent bien entendu décider que la négociation ne les intéresse pas et qu’ils souhaitent aller directement à la contestation de type DRP (ndr : en Anglais, Dispute Resolution Procedure ou Procédure de Résolution des Litiges). Mais n’oublions pas que ce processus n’est pas complètement juridique puisque rien n’empêche les intéressés de poursuivre ensuite devant les tribunaux.
La négociation, c’est une discussion organisée entre celui qui a enregistré le nom et celui qui s’oppose à cet enregistrement. Si nous pouvons expliquer que le propriétaire va perdre le nom, ou peut-être est-ce le plaignant qui n’aura pas gain de cause…
Si nous pouvons expliquer, parler de cas précédemment traités, aider à trouver un terrain d’entente, et ainsi faire transférer le nom ou régler le problème, nous effaçons ainsi le besoin d’avoir recours à une procédure de contestation.
Cette négociation est bien centralisée par le registre, CentralNic ?
Oui. Nous avons une personne qui a une formation juridique, même si le processus n’est pas juridique. Cette personne va tout simplement prendre son téléphone et essayer de servir d’intermédiaire.
Votre approche semble sortir des sentiers battus puisque traditionnellement, lorsqu’il y a contestation, les juristes ont tendance à rejeter la négociation…
Je suis peut-être un peu cynique mais il me semble que les juristes gagnent de l’argent lorsqu’il y a une contestation juridique.
Tout ce que nous essayons de faire c’est de donner à ceux qui se retrouvent dans ces situations très difficiles que sont les contestations un autre moyen.
Si ça marche, tout le monde est content et le système a parfaitement fonctionné. Et là, en effet, il y a peut-être des avocats mécontents de ne pas avoir gagné d’argent. Si la négociation ne fonctionne pas, personne n’est lésé car la contestation existe toujours et peut être traitée par le biais de la procédure DRP traditionnelle.
Et même si, pour une raison ou pour une autre, le DRP ne fonctionne pas, il reste les tribunaux. Donc ce système n’enlève rien à la procédure de contestation. Il relève simplement du bon sens.