A qui appartient le Sahara occidental ? La question, posée bien avant Internet, revient à l'ordre du jour par le biais du .EH, l'une des dernières extensions nationales non encore gérée.
Le représentant du governement du Sahara occidental Mhamed Khadad se bat pour obtenir le .EH
Aussi rares que des .COM à deux caractères, les extensions "non déléguées", c'est-à-dire pour lesquelles un gestionnaire (comprenez registre) n'a pas encore été nommé, sont très convoitées.
A l'image du .EH, toujours non attribuée d'après la base de donnée de l'IANA. L'extension représente le Sahara occidental, vaste étendue de désert administrée par l'Espagne jusqu'en 1976 et revendiquée depuis par le Maroc et le Front Polisario, représentant la population locale et souhaitant obtenir l'indépendance du Sahara occidental.
Avec l'intervention de l'ONU, le conflit armé opposant les deux camps a pris fin en 1991 mais la question du Sahara occidental continue de gêner l'Afrique entière. L'ONU a d'ailleurs créée une mission spéciale sur ce dossier, la MIssion des Nations Unies pour l'organisation d'un Référendum au Sahara Occidental (MINURSO).
Deux demandes pour le .EH
Sans réelle surprise, ce différend enraciné dans le monde réel se voit maintenant reproduit sur Internet. Le Maroc et le gouvernement sahraoui ont tout deux demandé la délégation du .EH à l'ICANN, chacun mettant en avant ses arguments.
"Nous avons demandé à IANA, en novembre 2005, la délégation de notre domaine," nous a expliqué Mhamed Khadad, membre de la direction du Front POLISARIO et coordinateur sahraoui avec la MINURSO, dans le cadre d'une interview exclusive. "Il ne s'agit pas d'une quête de quelque avantage politique, la solution du conflit est de ressort des Nations Unies. Ce n'est pas sur ce terrain que s'inscrit notre démarche. Notre approche est simple: Internet est un acquis pour toute l'humanité et il n'y a pas de raisons que les sahraouis en soient exclus."
Le Maroc, qui continue d'administrer une partie plus importante du Sahara occidental que le gouvernement sahraoui, a bien entendu un avis très différent. "L'ANRT (ndr : autorité de régulation des télécoms marocains), appuyée par le gouvernement du Maroc, par les populations du territoire, à travers plusieurs associations locales, par la société civile et le secteur privé, a déposé une demande de délégation du .EH," nous a indiqué Hamida Benlemlih, directrice chargée de la certification et de la Gestion du .MA au sein de l'ANRT. "Le territoire du Sahara occidental dispose de toutes les infrastructures nécessaires à la vie des populations et à l'amélioration des conditions de la communauté, qui est répartie sur cinq villes (Laâyoune, Boujdour, Es-Semar, Dakhla et Aousserd). Ces populations ont accès libre et continu à l’outil Internet et jouissent pleinement de ce moyen de communication et d’information. En tant que territoire totalement intégré au Royaume du Maroc, l’ANRT y gère et administre les noms de domaine .MA."
Ressources plus faibles
Le Maroc a certes des ressources financières et techniques que les sahraouis sont loin de posséder. Fort logiquement, c'est l'un des arguments que le Royaume essaye de mettre en avant pour convaincre l'ICANN de lui donner le .EH. En face, les sahraouis posent une approche pragmatique d'un projet de reprise du .EH construit sur une collaboration multipartite – passant notamment par la création d'une Fondation EHNIC capable de tenir le rôle de registre.
"Si nous n'avons demandé la délégation du domaine qu'en 2005, c'est simplement pour des raisons économiques," reconnaît Mhamed Khadad. "La gestion du domaine demande des ressources techniques relativement importantes et cela n'était pas à notre portée. Du moment que disposons des moyens nécessaires, nous avons soumis à IANA un dossier complet tant sur le plan technique que de part le soutien de la communauté locale de Internet. Depuis novembre 2006, nous avons répondu positivement à toutes les demandes de clarifications ou de documentations de l'ICANN. Nous avons eu des conversations avec les membres du staff technique de l'IANA et avec certains membres du comité directeur de l'ICANN. La question a été inscrite à deux reprises - janvier et avril 2007 - à l'ordre du jour des réunions du board....mais, sans suite. Nous avons aussi sponsorisé la rencontre de ICANN à San Juan dans le but de présenter devant la communauté de Internet notre effort pour la délégation du domaine .EH"
Un choix politique avant tout
Mais comment demander à l'ICANN, censé n'être qu'un régulateur technique, de faire un choix aussi politique ? Le faire ne risque-t-il d'ailleurs pas de bloquer tout simplement le processus de délégation du .EH ?
C'est ce que redoutent les sahraouis. "Le problème qui se pose devant l'ICANN est simple," poursuit Mhamed Khadad. "Faut-il donner un espace Internet aux sahraouis ou doit-on les en priver sous le fallacieux prétexte qu'il y a deux demandes pour le même domaine? Il va sans dire que le mobile réel, derrière l'introduction par le Maroc de sa demande est de bloquer purement et simplement la délégation du domaine."
Depuis plusieurs décennies, les Nations Unies luttent pour tenter de trouver une solution au problème du Sahara occidental. Face à l'énormité de cette tâche, l'ICANN paraît bien mal armé pour trancher seul la question du .EH.
A moins de se borner uniquement à considérer les aspects techniques. Et Mhamed Khadad de conclure dans ce sens : "Ce que nous souhaitons est que hors de toute considération de politique politicienne, l'ICANN prenne une décision qui conforte la crédibilité et l'image de l'organisme dont l'objectif est de veiller au caractère universel et démocratique de Internet."