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Par Raphaël TESSIER Par Raphaël TESSIER
raphael.tessier@indom.com
Interview
Publié le mercredi 6 juin 2012
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« L’Internet entre dans sa troisième dimension : entretien avec Louis Pouzin » Louis Pouzin

Association Eurolinc


À l’occasion de la conférence sur "l’Internet du futur", qui s’est déroulée le 7 juin devant un parterre de professionnels, Louis Pouzin, l’un des pères fondateurs de l’Internet, a bien voulu se prêter au jeu des questions-réponses pour DomainesInfo.

Vous êtes l'un des pionniers de l’Internet. À l'époque, dans les années 70, aviez-vous imaginé l'importance qu’il prendrait ? Que pensez-vous des changements auxquels on assiste aujourd'hui, notamment avec l’introduction des nouvelles extensions ?

Non, dans les années 70, nous étions totalement occupés à construire notre réseau Cyclades et à prouver la validité de nos choix techniques. Aujourd’hui, on pourrait dire "petites causes, grands effets". Les nouvelles extensions ajoutent une troisième dimension à l'espace de nommage : il s’agit donc d’un terrain vierge dont les modalités d'usage n'ont pas encore été balisées. La mise en œuvre de ce chantier ambitieux souffre déjà de trois ans de retard. Certaines modalités de traitement des dossiers sont surprenantes. Il faudra encore une longue période pour assimiler les nouvelles règles du jeu.

L'Icann dispose actuellement d'une situation de quasi monopole. Par ailleurs, les extensions génériques relèvent pour la plupart du droit américain, ce qui, on l'a encore vu récemment, peut conduire à des abus de pouvoir sur le Net. Que pensez-vous de cette situation ?

En pratique, monopole entraîne abus de pouvoir, et l'ICANN ne fait pas exception. À première vue, les nouvelles extensions vont renforcer le pouvoir de l'ICANN par l'accroissement de ses revenus. Un autre facteur vient renforcer ce phénomène : la multiplication des registres de nouvelles extensions qui devraient capter une partie de la clientèle des registres actuels, notamment Verisign qui est le plus important ; c'est le principe de "diviser pour régner". On peut aussi penser que certains organismes ou marques pourraient, avec la complicité de l'ICANN, s'attribuer la part du lion dans le choix des nouvelles extensions.

Le revers de la médaille serait le développement de contre-pouvoirs, avec l'introduction d’extensions indépendantes de l'ICANN.

Justement, il y a ceux qui prônent un Internet libre, ouvert et accessible à tous, et ceux qui souhaitent au contraire le réglementer, voire le censurer. Ne risque-t-on pas alors de se diriger vers un Internet fragmenté, composé de communautés d'Internets spécifiques, ayant ou non des liens entre eux, sur le modèle de la Chine par exemple ?

La tentation de s'écarter du modèle étasunien de l'Internet est dans l'air depuis une bonne décennie. Les forces centrifuges souvent entremêlées proviennent de diverses causes : commerce, juridique, linguistique, politique, sécurité. Les États-Unis font pression pour le libre échange de l'information, mais dans la mesure où c'est à l'avantage des intérêts étasuniens. Le FBI saisit, et rend donc inaccessibles, les sites soupçonnés de contrevenir aux droits de sociétés étasuniennes, ou de diffuser des informations dommageables pour le gouvernement (cf. la saisie de Wikileaks, par exemple).

Par ailleurs les quasi-monopoles que constituent Apple, Facebook, Google, pour n'en citer que quelques-uns, deviennent des sous-internets cloisonnés, avec des standards internes propriétaires, une sécurité lacunaire, et un usage incontrôlé de données personnelles. On se trouve ainsi engagé dans une fragmentation délibérée et soutenue par la poursuite d'intérêts privés.

Il ne faut donc pas s'étonner qu'un pays comme la Chine ait décidé de contrer l'expansion des monopoles étasuniens en développant un Internet en chinois et des applications qui ont acquis une position dominante sur son marché intérieur. L'usage de langues locales est en effet une nécessité dans les pays émergents ; leurs gouvernements ont compris que leur développement économique ne pouvait pas s'appuyer sur l'usage de l'anglais. De plus l'internet étasunien véhicule une culture, un mode de vie, un corpus juridique fort différents des coutumes enracinées dans la plupart des autres pays. La régionalisation de l'Internet sur des bases linguistiques et économiques est devenue une tendance durable.

Dans ce contexte les nouvelles extensions n'ont que peu de résonance dans les pays moins développés, qui n'ont guère de marques internationales à défendre. En revanche, ces mêmes pays vont probablement vouloir aussi leurs extensions dans leurs langues, mais pas aux tarifs ICANN. Ce sera pour eux l’occasion d'introduire des extensions indépendantes à usages régionaux.



Louis Pouzin

Directeur du projet Cyclades conçu dans les années 1970 et inventeur du Datagramme, Louis Pouzin a par ces deux biais posé les bases du principe d'interopérabilité qui a permis à Internet d'exister. Ses travaux et les technologies qu'il a inventées ont été repris par les américains pour créer le protocole TCP-IP, l'une des clefs de voûte de l'Internet.

Louis Pouzin continue aujourd'hui d'être très impliqué dans tout ce qui touche aux réseaux, notamment au travers de l'association Eurolinc qui vise à "développer les réflexions et les actions qui accroissent la contribution française et européenne à l'évolution de l'Internet, notamment à travers les aspects culturels et sociaux".

Louis Pouzin est entré dans la catégorie "Pioneers" (pionniers) au Hall of Fame (Panthéon) de l'Internet qui reconnaît et récompense ceux qui ont fait l'Internet.


 

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